Parmi une centaine d’œuvres, l’exposition « Visages d’artistes » au Petit Palais permet de voir une création inédite : un double triptyque de l’artiste painteresse Apolonia Sokol. Entre intimité et engagements politiques, de son enfance à la goutte d’or à sa lutte contre les discriminations intersectionnelles, l’artiste nous explique les symboles représentés dans son œuvre.
Tenax Stamina d’Apolonia Sokol est l’un des 10 tableaux spécialement créés pour l’exposition Visage d’artistes qui se tient au Petit Palais jusqu’au 19 juillet 2026. Cette exposition montre le regard que portent les artistes sur eux-mêmes et sur leurs homologues.
Le tableau d’Apolonia Sokol, est exposé parmi les collections permanentes du musée. C’est un triptyque peint recto-verso. Cette œuvre reprend tous les thèmes de l’exposition : Autoportrait d’artiste de manière évidente puisqu’elle se représente cinq fois. Hommage à plusieurs artistes et à leurs œuvres comme La parade des humbles de Fernand Pelez et Le Sommeil de Gustave Courbet. Deux tableaux qui se trouvent accrochés sur les murs de part et d’autres de Tenax Stamina.
Rencontre avec Apolonia Sokol
« Le verso représente le théâtre où j’ai grandi, le Lavoir moderne parisien, avec ma mère dans les années 80 en tenue d’Arlequin. J’ai toujours été marquée par le tableau de Pelez La parade des humbles (ndlr : Il montre une famille d’artistes circadiens. c’est la parade lugubre d’un cirque à l’agonie) dont le format horizontal fait penser à une pellicule de film. Au début, on voit la jeunesse, assez triste et à la fin, la vieillesse dans la précarité. J’ai voulu de mon coté montrer le théâtre dans lequel j’ai grandi sans misérabilisme.
J’évoque ma vie d’adulte, avec le portrait de la militante féministe Oksana Shachko, co-fondatrice des Femen, qui est décédée. Celui d’autres artistes, la représentation de symboles comme celui d’Act Up, d’EELV, des gilets noirs, un drapeau antifasciste. Et l’évocation de Barbès, de la Goutte d’or, de Château Rouge, quartiers où l’ai grandi. Le tableau est signé du nom de mes assistantes.
Tenax Stamina, ce titre fait référence à l’endurance de l’artiste, à la ténacité, à la difficulté à peindre. On aperçoit une grenouille rouge, comme sur le costume du clown du tableau de Pelez. Il symbolise le ridicule ou l’égo de l’artiste. C’est une grenouille dangereuse, car elle est venimeuse ».

« Sur le coté, se trouve un portrait du peintre Aboubakar Dao Aka Bouba qui habitait chez moi. Quand je lui ai proposé de le peindre, il a voulu être représenté avec un de ses tableaux, qu’il a lui-même reproduit.
Au dessus, une fenêtre permet de voir le tableau de Pelez à travers le trytique.
Femme Monument de Miro, Arche de l’hystérie de Louise Bourgeois
Le recto est le cœur du retable, l’espace métaphysique de la vie d’une peintre. J’y suis représenté regardant à travers un trou. C’est une référence à une sculpture de Miro qui s’appelle Femme Monument. Il s’agit de la sculpture monumentale d’un trou surmonté d’un œuf. C’est un peu réducteur… En tant que femme je ne suis pas d’accord pour être réduite à ce trou et cet œuf. Néanmoins la forme du trou est reconnaissable de manière évidente pour n’importe quel peintre : C’est un savon à pinceau qui se creuse à force d’utilisation. A ma droite, on voit mon assistante Emma en train de laver un pinceau.
Un autre panneau évoque l’Arche de l’hystérie de Louise Bourgeois formé par deux de mes assistantes étudiantes en train de peindre dans une mise en abime. Dessous, une pile de livres qui parlent d’intersectionnalité. En les peignant j’ai pensé que j’ai eu une chance inouïe de pouvoir les lire. Car ils ne seront peut-être plus accessibles étant donné l’état du monde.
Consentement, violence d’Etat
De ce coté, la fenêtre permet de voir Le Sommeil de Gustave Courbet, un tableau très important pour moi dans mon adolescence, même s’il est problématique à plein d’égards, car c’est un tableau lesbien où l’on voit deux femmes après l’amour. Le problème du Sommeil, c’est Courbet lui-même. C’est la présence du peintre qui peint ces deux femmes enlacées, nues, en train de dormir. Et c’est nous les spectateurs. On se demande ce que l’on fait dans leur intimité. Ce tableau questionne le consentement. Je m’en suis inspiré plusieurs fois. Ici, je me représente allongée sur un canapé sans être dénudée, avec une compagne. Le dernier panneau, au verso, montre une scène de mon quartier, et la violence d’Etat. Prendre du plaisir à peindre des uniformes de policiers m’a un peu perturbée ».

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