Histoire marquante de la rencontre de Dominique Frot

« En hommage à Dominique Frot dont le décès, vendredi 7 août à 68 ans à Paris, a été annoncé aujourd’hui, je reproduis une interview réalisée en mars 2017. J’en garde un souvenir très marquant. Nous sommes restés ensemble 1h30 dans un café. Elle m’a donné de quoi écrire 15 pages. Cette interview est à son image, poétique et drôle. J’ai posé ma première question et je l’ai laissée parler. Les premières minutes, je ne comprenais rien de ce qu’elle disait, mais j’ai senti que je pouvais le lui dire. On a recommencé du début et cette fois, c’était clair avec quelques fulgurances. Elle m’a écrit très régulièrement par la suite, jusqu’à cette année en mai, notamment pour m’informer de son actualité, m’inviter à des spectacles ».

Elle prêtait alors sa voix au personnage principal d’un film d’animation primé au festival d’Annecy. Louise en hiver, l’histoire d’une vieille dame qui après avoir raté le dernier train se retrouve seule face à la rudesse de l’hiver dans une station balnéaire désertée.

Qu’est ce qui vous a donné envie de donner votre voix au personnage principal du film d’animation Louise en hiver ?

Dominique Frot : J’avais lu le texte que j’ai trouvé très beau. Notre rencontre avec Jean-François, l’auteur, était très flottante, presque endormis tous les deux. Il regardait des esquisses, je me suis assise à coté de lui. Ça s’est fait dans la « flottance ». Dans les vraies rencontres, parfois on ne perçoit pas la décision. J’étais contente, j’ai tout de suite eu envie de ce personnage parce qu’il ne m’est pas du tout apparu comme une vieille dame, si je n’avais pas vu les dessins. C’est un film qui parle de la différence entre nous, parmi les autres, et nous, seuls. Le combat entre le désir de s’éloigner et celui d’être là.

Que diriez-vous pour donner envie aux lecteurs de le voir ?

Aujourd’hui, dès qu’on n’est pas occupé une seconde, on a peur, ou on se demande si les autres ne vont pas se demander qu’est-ce qu’on fout. Je trouve tout ça très grave et effrayant. C’est une vraie joie de retourner à la tempête du silence.

Qu’avez vous en commun avec le personnage de vieille dame du film ?

Elle a un gros nez, pas moi. Elle est vieille, pas moi. Mais tous les gens me disent que c’est comme si Jean-François avait utilisé mon visage pour faire Louise. En commun j’ai l’étonnement que produit l’éloignement. Au début, elle veut rejoindre les autres, elle fait des gestes, mais quand elle se retrouve seule, elle commence à écouter ce qu’elle n’entendait plus. Ça la happe et ça l’intéresse plus que de revenir. Ça je connais.

Ce film a d’abord été présenté au Festival d’Annecy, connaissez-vous bien la région ?

J’adore la montagne, j’ai traversé 4 fois les dolomites à pieds. La première fois que je suis allée à Annecy, j’avais 18 ans, nous étions allé à vélo jusqu’à Montreux. Les paysages de montagne que j’ai gravé dans mon souvenir me manquent constamment. Dans ce festival, je me suis vraiment sentie bien, j’étais moi-même. Comme quand on boit des coups.

Qu’est ce qui vous a donné envie de diriger la collection de livres aux éditions Delatour ?

J’ai rencontré un éditeur qui m’a proposé de diriger une collection. J’ai dit oui mais seulement s’il était d’accord pour que je n’édite que ce que je ne peux pas m’empêcher d’éditer. Ce qui voulait dire que peut-être je n’éditerai rien du tout. Après avoir lu Louise en hiver, j’ai demandé à Jean-François s’il avait un éditeur pour son scénario. Ça a commencé comme ça.

Vous avez joué dans une vidéo pour la fête des grands-mères où vous conduisez une Ford Mustang sur un circuit, c’est un rôle de composition ou bien vous aimez les sports automobiles, rouler vite ?

J’ai adoré ! J’aime les sports automobiles. Après, ils m’ont presque proposé de faire de la compète. Quand j’ai passé mon permis, le mec m’a dit : Vous conduisez exceptionnellement bien. Là, je n’avais pas conduit depuis des années. Ce n’était pas prévu que je conduise et je n’avais pas envie de faire peur au garçon à coté de moi, ni de prendre de risque et qu’on finisse dans une chaise roulante. Mais les mecs étaient un peu scotchés. Il y a quelques années, je m’étais amusée à faire des tête-à-queue avec une Carmane de collection devant le château de Caen, comme avec la Ford.

Dans cette vidéo, mais aussi par exemple dans la série Soda qui était diffusée sur M6, vous révélez une forte dimension comique, quels souvenirs gardez-vous de cette série ?

Que du bon, de la joie croissante. C’est un lieu d’utopie. J’ai retrouvé un peu de la lumière de mes débuts. La joie d’être avec des gens, de les quitter, de penser à eux de loin et de revenir. Au fur à mesure des saisons, les auteurs ont entendu, ce que je mettais derrière le silence de mon personnage.

Que pensez-vous de la jeune génération de comédiens, notamment ceux avec qui vous avez travaillé comme Kev Adams ?

Je me sentais bien avec eux. Kev particulièrement. Il m’évoque avant l’acteur, l’être humain, ça me restera en souvenir tout le temps.

Quel regard portez-vous sur la jeunesse ?

J’ai à la fois une immense confiance, une complicité et à la fois et, de plus en plus, une méfiance. Je le vois avec les jeunes dans la rue qui m’abordent à cause de soda. Je n’aime pas les autographes. Avec soda, je ne me suis pas aperçu tout de suite ce qui se passait. Un jour je faisais un jogging. J’avais déjà vu des mômes m’attendre en bas de chez moi. Ils me courent après. Un me dit : « La directrice, vous êtes la directrice ? Soda ? ». Puis ils se mettent à imiter mon personnage : « Dehors ! ». Je leur ai dit, vous êtes bons ! Je les ai fait s’aligner et répéter un par un : « C’est bien », « c’est nul »…

J’ai eu avec des mômes de 10 ans des conversations, comme dans une relation d’adultes, avec une vraie discussion. Ils sont contents de reconnaître quelqu’un, ils sont très polis, mais sans la fascination. Mais j’ai aussi eu à faire à des fans hystériques.

Quel rapport entretenez-vous avec le temps ?

Pas celui des horloges de fer blanc. Il y en a beaucoup avant nous et beaucoup après nous. Et il s’apprête déjà à embarquer nos descendants. J’y pense tout le temps. Nous sommes tous attachés à notre unicité, mais je pense que c’est une flagrante erreur.

Quel est votre meilleur souvenir de tournage et pourquoi ?

Coluche. Oury allait me parler, Coluche lui disait : « Tu me dis à moi et moi je dis à elle. Y’a quoi qui va ? y’a quoi qui va pas ? ». Il me disait : « ça te fait chier ou ça te fait pas chier ? ». Puis à Oury « ça la fait pas chier. Moteur ! ». Je le croisais souvent, il dormait peu la nuit et moi non plus. J’ai l’ai souvent croisé comme un fantôme. J’ai un extrême souvenir de cette personne. J’ai l’impression avec le temps d’avoir entendu ce qu’il portait. Le souvenir de lui est monumental et très vivant. Je l’entends encore aujourd’hui.

Quels sont vos projets pour 2017 ?

Une pièce de théâtre de Feydeau réadaptée « Occupe toi d’Amélie » qui maintenant s’appelle « Une hache pour briser la mer gelée en nous ».


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