Retour sur 10 ans d’influence du Web sur la mode

Ridicool, seapunk, normcore, gender fluid ou half half… Au cours des 10 dernières années, Internet et ses réseaux sociaux ont initié, provoqué, amplifié ou boudé des modes pour le meilleur et parfois pour le pire. Retour sur une décennie pendant laquelle l’industrie de l’habillement est devenue dingue.

2009 : Ridicool don’t kill

L’influence d’Internet sur les tendances a débuté il y a une dizaine d’années. Avec la mise en avant d’une mode consistant à porter volontairement de vêtements mal coupés, trop grands, démodés ou avec des motifs enfantins, régressifs. Elle se décline sans mot d’ordre plus précis. Pour la désigner, un mot valise est apparu, composé de ridicule et de cool : le Ridicool.

Elle inspire énormément de créateurs comme Jeremy Scott (Moschino, Adidas Originals), Jean-Charles de Castelbajac, de marques comme Eleven Paris, Japan Rag, Asos,… Elle est adoptée par des stars comme Lady Gaga, Gwen Stefani, Katy Perry et Beth Ditto ou la journaliste italienne Anna Dello Russo qui aime se rendre aux défilés avec une pastèque sur la tête ou des cerises géantes.

Même si elle est très partagée à l’époque sur Facebook et dans la blogosphère, ce qui contribue à sa diffusion, la principale motivation de ses adeptes n’est pas de faire le buzz avec sa tenue vestimentaire. Il ne faut pas voir en elle le précurseur de ce qui se passe de nos jours sur Instagram, où c’est le principal objectif des fashionistas.

Instagram n’existe pas encore donc, mais juste après le Ridicool, une tendance mode va pour la première fois naître sur Internet : le Seapunk…


2011 : Seapunk !

Instagram vient juste d’être créé et n’a pas encore l’importance qu’on lui connait. C’est sur Twitter que la première tendance mode née sur Internet apparait comme l’explique Laurène Saby dans le magazine Elle à l’époque : “Le Seapunk est né sur internet durant l’été 2011, on le doit à un tweet, celui de Lil Internet, un dj de Brooklyn”. « J’ai rêvé d’un blouson de cuir dont les clous ont été remplacés par des crustacés #Seapunk. » Le hashtag #Seapunk est lancé. Il aura un énorme impact sur la mode. Cette tendance, assez vague et polymorphe, fait référence à l’univers aquatique avec des imprimés de fond marin, des motifs pixélisés, des effets optiques, coquillages, vagues… Des cheveux colorés en rose ou en bleu comme ceux de Rihanna ou de G-Dragon. Elle durera des années et quantité de sites Tumblr lui seront dédiés. C’est une source d’inspiration pour les créateurs de mode à partir de 2012 comme Donatella Versace, Karl Lagerfeld, Jeremy Scott, agnès b… Le mouvement a pour égérie une jeune top model : Charlotte Free, influenceuse avant l’heure. Un an après, les marques de luxe, qui sont de plus en plus copiées à cause de l’immédiateté du Web, vont prendre leur revanche…

De gauche à droite Qasim, Bernhard Wilhelm, Tillman Lauterbach

2012 : « Vêtements patchwork », la revanche des marques de luxe

Autrefois, avant Internet, le nombre de personnes invitées aux défilés était moins important qu’aujourd’hui. Il était interdit de prendre des photos Seuls les photographes accédités pouvaient le faire. Des semaines, voire des moins plus tard, les magazines spécialisés les publiaient. Avec l’apparition des blogs, puis les réseaux sociaux et notamment d’Instagram, les choses ont changé. Aux journalistes et acheteurs, s’ajoutent dans le public maintenant les influenceurs. Les invités sont encouragés à prendre des photos pour les partager. Les dirigeants des marques veuelent faire parler d’elles le plus possible. Mais en raison de cette diffusion précoce d’images des collections, celles-ci peuvent être copiées.

Les marques de luxe réagissent en créant des vêtements très complexes à fabriquer et donc à copier car ils sont faits de différents tissus aux poids, textures, souplesses différents comme le coton, la laine, le lin, la soie, le nylon et le cuir.

Il faut beaucoup de savoir faire. Ce type de confection coûte très cher.

Louis Vuitton / Paul Smith / D&G / DSquared2 : Des vêtements composés d’autres vêtements ou de tissus aux poids et textures très différents : cuir et coton, nylon et coton, etc.

2014 : L’étonnante tendance half half

Plus simple à réaliser la tendance half half va prolonger l’idée des « vêtements patchwork ». Elle consiste en des vêtements faits de la moitié gauche et de la moitié droite d’autres vêtements cousus ensembles : blousons, costumes, bonnets, chaussures, pantalons, chemises, tee-shirts, sous-vêtements. Enormément de directeurs artistiques créent ce genre de proposition : Dolce&Gabbana, Walter Van Beirendonck, Lucas Ossendrijver pour Lanvin, Miu Miu Prada. Les marques grand public se l’approprient surtout avec des tee-shirts, sweaters et pantalons. Sur Instagram, elle est omniprésente, portées par des stars du réseau : influenceurs, mannequins et chanteurs comme Eddy de Pretto.

 

Dolce&Gabbana, Kappa, Asos, Paul Smith

2014 : Gender fluid, des vêtements sans genre

La plus grande visibilité de la fluidité du genre a influencé la mode, en donnant naissance à la tendance gender fluid ou no gender.

Depuis la création des pantalons et shorts pour femme, jusqu’au smoking d’Yves Saint Laurent, il est devenu banal que des vêtements traditionnellement attribués aux hommes en Occident soient proposés aux femmes. L’inverse reste plus rare. Mais depuis 2014, beaucoup de marques habillent leurs mannequins homme de robes, de jupes, de pull roses, etc. Et comme de plus en plus, des looks femme sont présentés pendant les défilés homme et inversement, parfois on ne sait pas si une tenue est portée par un homme ou une femme. Et finalement peu importe. De plus, souvent des vêtements identiques sont proposés dans les collections féminines et masculines : le même costume, le même pull, le même blouson avec parfois une légère différence de coupe pour s’adapter aux différences d’anatomie entre les sexes.

Gucci, Angus Chiang, Dr Martens, Diesel

2014 : Normcore, vouloir être normal à tout prix

Sur Instagram, pour se faire remarquer, les influenceurs de la mode se font photographier avec des looks de plus en plus excentriques. Jusqu’au jour où tout bascule. C’est l’avènement du Normcore. Cet oxymore est la contraction des mots “normal” et “hardcore”. Le terme apparaît pour la première fois le 24 février 2014 dans un article du New York Magazine.

Cette tendance mode, semble être un no look quelconque, impersonnel, ordinaire. C’est une normalité décalée, chercher à se différencier par la banalité. Il prend le contrepied d’Instagram qui est le lieu où l’on est censé imprimer un style en photos.

Le normcore va influencer énormément la mode et notamment Demna Gvasalia, directeur artistique des marques Balenciaga et Vêtements, et Simon Porte Jacquemus.

Quatre ans plus tard, en 2018, cette tendance va évoluer dans la mode homme avec le Dadcore (contraction de daddy hardcore), qui consiste à s’habiller comme le faisait un jeune dans les années 90 avec bob, survêt, etc.

Mode homme été 2019

Russell Athletic

2016 : La mode devient dingue

Jusque là, tout allait bien. Mais subitement, certains créateurs se lâchent et présentent des vêtements totalement improbables et difficilement portables hors d’une soirée déguisée. Mais après tout, n’est-ce pas le rôle des créateurs de mode de présenter une mode créative, originale, étonnante ? Ils présentent des looks instagramables créés pour faire le buzz. Le normcore se dénorme. Les motifs deviennent gigantesques. L’inspiration peut-être animale. Certains vêtements rappellent les fripes des années 70 que portaient les Deschiens. Des looks évoquent les réfugiés et SDF dormant dans la rue, avec leurs sacs de couchage et vêtements rapiécés. 

 

mode homme

Boris Bidjan Saberi / Balenciaga / Gucci / Dolce&Gabbana

2017 : Instagram donne le La

En 2017 et 2018, toute le presse spécialisée pose la question : Le « Gen Z Yellow » est-il le nouveau « Millennial Pink » ? Derrière le ridicule d’une question aussi superficielle se cache une problématique marketing et donc de gros sous. Le jaune, que les jeunes de la génération Z partagent massivement sur Instagram, va-t-il remplacer le rose si prisé des milléniaux, la génération Y, de 2016 à 2018.

2019 : Internet inspire la mode

Nouveau tournant : Cette fois, Internet n’influence pas la mode mais l’inspire. Lors de la fashion week de Paris en janvier 2019, nombre de mannequins défilent visage en partie caché lors des défilés de Vêtements, Wooyoungmi, Andrea Crews, White Mountaineering, Balenciaga, Takahiro Miyashita…

La marque Vêtements présente notamment une parka avec un rabat qui le couvre juste percé d’un trou pour prendre des photos et laissant apparaître la lumière d’un Smartphone. La collection est une dénonciation des facettes sombres des Internets. Un endroit où beaucoup d’Internautes se cachent derrière l’anonymat de pseudonymes, avec toutes sortes de dérives. Dans un article publié sur Vogue.fr, Eugénie Trochu, rapporte les propos de Demna Gvalia, directeur artistique de cette marque. Il s’inspire notamment du Darknet, lieu de trafics d’êtres humains, d’armes ou de drogues.

La mode est une éponge qui absorbe tout. Les tendances sont influencées par le cinéma, les clips videos, la situation économique, l’évolution des mœurs, le climat… Il est logique qu’Internet, avec la place qu’il occupe dans nos vies, l’inspire aussi.